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28 mai 2012 1 28 /05 /mai /2012 16:53

La Guerre! Qui ne fut pas la drôle!


(Récit de Marcel VERNET, lieutenant au 14ème Zouaves, blessé le 27 mai 1940 à
Allènnes-les-Marais (Nord). Ancien Président de l’Amicale du 14ème Zouaves et ancien Président
de l’Union des Zouaves, ce Grand Ancien est décédé le 6 mars 2010. Document paru dans « Le
Vieux Chacal » du 8ème et reproduit dans le bulletin n° 25 de l’Union des Zouaves.)

 

J’étais affecté le 2 septembre 1939 à la 2ème Compagnie du 14ème Régiment de Zouaves
en formation.
Je me rendis à Feyzin et, avec les cadres actifs provenant de régiments de tirailleurs de
Lorraine, je participai à la création de ce régiment. Il était constitué de réservistes du sud-est
comprenant un nombre important de naturalisés, de recrues du service auxiliaire et de quelques
repris de justice.
Pour les encadrer, autres que les actifs, on comptait des membres de l’enseignement et
des religieux.
Le régiment fut incorporé à la 5ème Division nord-africaine et dans la nuit du 8 au 9
septembre, il est emmené par cars à la gare Saint-Clair où quatre trains seront nécessaires à son
embarquement.
Le départ s’effectuant en direction du midi, les Zouaves sont heureux, croyant gagner
l’Algérie. Ayant comme Capitaine, un sous-chef de gare de Perrache, ayant fait 14-18, je savais
par lui qu’il n’en était rien.
Par Saint-Etienne, Roanne, Montargis, nous gagnons Pagny-sur-Moselle où nous
débarquons de nuit.
Par cantonnements successifs, avec séjours plus ou moins longs, le Régiment s’approche
de la Ligne Maginot. Cette période nous permet de connaître nos hommes, de les former, de les
informer sur ce qui les attend, et de les avoir en main.
Le 5 octobre, nous franchissons la Ligne Maginot et arrivons sur la frontière, dans le
secteur de Creutzwald que nous occuperons jusqu’au 29 novembre 1939.
Personnellement, je n’ai pas un poste difficile. Je n’ai pas été volontaire lors de la
constitution des groupes francs, ayant promis à mon épouse de ne jamais être volontaire, mais de
remplir mon devoir.
J’éprouve ma première peur lors d’une mission de nuit, auprès de notre Général. Son poste
de commandement était situé de l’autre côté de la forêt infiltrée parfois par l’ennemi avec des
sentinelles au tir facile.
Les échanges d’artillerie ne m’empêchaient pas de dormir sur mon tas de fagots, mon
temps de garde terminé.

Dans la nuit du 28 au 29 novembre, nous sommes relevés et, par déplacements de nuit,
nous gagnons Pont-à-Mousson d’où le train nous emmènera à Saint-Quentin, où nous arrivons le
5 décembre.
Nous cantonnerons dans cette région jusqu’au 16 janvier 1940. Cette période fut employée
pour l’instruction, les permissions et l’aide aux agriculteurs (récolte des betteraves à sucre). C’est à
ce moment que je suis nommé Lieutenant et reste seul officier à ma compagnie, l’autre lieutenant
et le capitaine étant en permission.
Le 19 janvier, nous quittons cette région couverte de neige, aux routes verglacées, avec
des wagons non chauffés. Il avait fallu entourer les sabots de nos chevaux avec des chiffons pour
les empêcher de glisser.
Mon capitaine, âgé, revenu de permission, ne résiste pas. Il est évacué et je ne le reverrai
plus…Me voilà encore responsable de la Compagnie.
Nous allons occuper le secteur de Thiérache (région d’Avesnes) et continuer les travaux le
long de la frontière belge. C’est ici que, pour la première et dernière fois, le régiment, plus de 2000
hommes, fut regroupé et présenté à son drapeau.
Le 10 mai 1940, le coup de tonnerre éclate. Mon camarade officier étant en permission (je
devais prendre la mienne le 12), je suis toujours seul!
Par marches éprouvantes, transports par camions, nous avançons en Belgique, souvent de
nuit. Nous croisons les unités belges en débandade, les populations qui se sauvent. Nous sommes
applaudis…
Le 14, nous arrivons au-delà de Namur, au contact des premières unités allemandes. Ce
sont nos premiers affrontements et nous comptons nos premiers tués et blessés.
Ce n’est pas pour rien qu’un pont de Saint-Servais-les-Namur s’appelle « Pont des
Français »!
A partir de là, le 14ème Zouaves se trouve en permanence au fond de la poche créée par
les avances latérales ennemies et mène un combat retardataire et meurtrier.
Ordre de tenir sur place sans esprit de recul bientôt suivi d’un ordre de repli se succèdent.
Très souvent, je fus le dernier de ma compagnie, un fusil-mitrailleur en main, déclenchant une
fusillade pour quitter une position, une fois face à un motard allemand, une autre fois, couvert de
sable, ainsi que mon camarade MARLY revenu de permission, un obus allemand étant tombé
dans les parages.
Ce fut ainsi jusqu’au 27 mai, mais je dois dire qu’une fois encore j’eus peur: c’était au canal
de Charleroi.
De nuit, je reçus l’ordre de mon commandant de traverser le vaste espace d’une gare de
triage entre nous et le canal pour savoir ce qui se passait de l’autre côté. Au milieu de cet espace,
la peur me prit et je dus faire l’effort, en tremblant, de la dominer et d’avancer.
Sans bruit et en barques légères, l’ennemi traversait le canal. Mon retour fut rapide et
déclencha une fusillade de notre part.
Je passe alors les actions successives qui nous coûtèrent morts et blessés, mais je dois
dire que, depuis Namur, nous n’étions plus ravitaillés. Je pris la décision de charger deux de mes
hommes de s’occuper sur place de cette question en recherchant dans les maisons abandonnées.
Ce qui fut fait, au moins pour ma section.
Le 27 mai, vers 17 heures, mon bataillon arrive à Gondecourt (région de Lille) avec pour
objectif éloigné Armentières. Nous sommes arrêtés.
Par ordre supérieur, nous sommes informés que notre bataillon est mis à la disposition des
Marocains pour effectuer une contre attaque afin de dégager leur unité en difficulté, et cela dans le
délai le plus court.
A 19 heures, les 1re et la 2ème Compagnies, à cheval sur la voie ferrée, débouchent en
direction d’Allennes-les-Marais, avec un élan admirable digne des Zouaves légendaires.
Le Capitaine JAEGER est en tête de la 1re Cie, moi, de la 2ème. L’ennemi déclenche un tir
intense.

Le capitaine est tué. Le Lieutenant BLANC, revenu de permission, chef de la 2ème, lui
aussi, à 100 mètres derrière moi, tous les deux tués d’une balle dans la tête. Déjà des morts et des
blessés parmi les Zouaves. J’ai repéré que l’ennemi tire du premier étage des maisons et fais
signe à mes hommes de contourner la plus proche. C’est à cet instant que je suis atteint et tombe
lourdement, le sang coulant par la bouche.
L’instinct de conservation me pousse à attraper mon casque qui a roulé. Je n’y arrive pas
mais ainsi je bloque ma blessure et le sang ne sort plus.
La bataille continue. Je ne me rends plus compte du temps et j’ai dû, un moment perdre
connaissance. Une première contre attaque ennemie arrive à mon niveau mais elle est repoussée
par les Zouaves. Un soldat allemand me met en joue et tombe mort à mes côtés. C’est ce qui
explique que j’avais été porté tué sur les listes du régiment: « Lieutenant VERNET, grièvement
blessé, abandonné sur le terrain, achevé par un soldat allemand ».
Longtemps après la guerre, mon Colonel m’a remis le morceau de la liste des tués où je
figurais.
Arrive plus tard une deuxième contre attaque ennemie. Les Allemands s’élancent en
chantant. Le premier qui me parle, en Français, est un sous-officier. Je ne réponds pas à ses
questions. Il me prend mon revolver, ma sacoche comprenant papiers et cartes. Il ne fouille pas
mes poches intérieures pleines de sang, me donne son bidon de gnôle arrosée de café et me dit
que je serai ramassé par les brancardiers.
C’est ce qui est fait quand la bataille s’est éloignée. La nuit est tombée. Je suis transporté,
non sans souffrance, dans une maison. On cisaille mes vêtements, derrière la tête jusqu’au bas du
dos. Un docteur allemand m’examine et on me laisse avec encore une bouteille de café arrosée
largement d’alcool.
Le lendemain, je suis transporté à l’hôpital de Lens, occupé depuis par les Allemands. Je
suis aiguillé du côté des mourants où une bonne soeur me fera une piqûre (laquelle?) et un prêtre
me donnera un « simulacre » (je pense) du sacrement des malades, m’abandonnant parce qu’un
avion nous survole.
Un jour, je vois la salle où je suis, traversée par trois hommes de ma section, je les hèle et
ce n’est qu’à l’appel de leur nom qu’ils approchent. Ils me croyaient mort. Eux, légèrement blessés,
n’ont fait qu’un passage dans cet hôpital avant d’être emmenés en captivité. Ils ont eu le temps de
m’apporter 2 ou 3 bouteilles de vin blanc et un paquet de biscuits que je cachai sous mon matelas.
Malgré la fièvre, j’avais faim, surtout soif.
Le montant de ma solde que je n’avais pas envoyé à mon épouse, devant aller en
permission, m’avait servi et me servirait. J’ai donné de l’argent à mes hommes qui, en vrais
Zouaves, avaient chargé un civil de faire des achats pour eux et pour moi.
Pendant ce temps, mon Régiment continue la bataille. Sacrifié avec d’autres, dans la poche
de Lille, il permettra à d’autres de gagner l’Angleterre. Il luttera jusqu’au bout dans des conditions
inouïes.
L’ennemi le reconnaît: le 1er juin, devant la gare de Lille, les Allemands, le Général en tête,
avec drapeaux et musique, rendent les honneurs à ceux qui ont lutté jusqu’au bout. C’est un
hommage rare. Seuls, pendant la guerre de 14-18, les défenseurs du Fort de Vaux l’avaient
obtenu.
Ce jour-là, la situation d’effectifs du 14ème Zouaves était de:
- 11 officiers, 45 sous-officiers et 328 Zouaves.
22 jours plus tôt, avant d’entrer en Belgique, il était de:
- 70 officiers, 350 sous-officiers et 2500 Zouaves. Sans commentaire…
Pendant 10 jours, je restai ainsi sans d’autres soins qu’une piqûre journalière de la bonne
soeur, et des soupes, avec des lavages au dakin d’un infirmier allemand.
Je souffrais, bien sûr, mais moins que la majorité de ceux qui partageaient cette « salle des
mourants ». Je dois dire que j’ai vu achever par les Allemands des noirs et des nord-africains
grands blessés.

Le tri étant fait, c’était la mort, le camp de prisonniers ou le transport dans un hôpital mieux
organisé. L’ambulance allemande, où je fus porté sans ménagement, avec un morceau de pain
sec pour toute nourriture, prenait la route de la Belgique. J’eus la chance d’être emmené dans la
banlieue de Gand, dans un hôpital complémentaire, ex-asile de vieillards. Tout le personnel
médical et autre était belge, prisonnier des Allemands.
Nous étions une centaine et j’étais seul officier ce qui me valut une chambre particulière où
j’acceptai bientôt un blessé originaire de Beaurepaire qui, depuis, est presque un frère pour moi.
C’est Georges FOUR.
Enfin, j’allais savoir exactement ce qu’était ma blessure. Jusque-là, je souffrais beaucoup
de mon épaule droite, ne bougeais pas mon bras droit enflé et violet, et j’avais mal au dos.
Une balle, rentrée dans l’épaule droite, m’avait brisé l’omoplate et traversé le poumon droit.
Avant l’opération, eut lieu un débat entre le chirurgien, l’infirmière chef et le major pour décider si
oui ou non on me coupait le bras.
Dieu merci, je le gardais. Mais il fallut cisailler la chaîne de ma plaque militaire prise dans
les chairs autour de mon poignet. On dut pratiquer une énorme ouverture dans la partie droite de
mon dos, m’enlever les morceaux de l’omoplate brisée dont il ne reste que l’épine et le sol (selon
les spécialistes), m’aspirer le sang coagulé qui obstruait le passage du sang normal, me laver le
tout au dakin et reboucher la plaie.
J’ai subi beaucoup de souffrances mais je garde un bon souvenir de mon passage dans ce
petit hôpital à « Ledeberg » où le personnel belge était très consciencieux, très compétent et très
aimable alors que ses possibilités étaient rudimentaires. Ils se mettaient à deux pour, après
chaque lavage, rapprocher les bords de ma plaie et les maintenir avec du sparadrap. Je recevais
des coups de règle si je ne tenais pas ma main blessée pour dire bonjour ou essayer de prendre
ce que l’on me tendait. Dès que j’ai pu marcher, je portais un sac de sable de plus en plus lourd
avec le bras gauche afin de me redresser.
Je dois dire aussi que les habitants du voisinage nous rendaient visite, se sacrifiant, je l’ai
réalisé par la suite, pour nous apporter des gâteries. Une petite fête fut organisée le jour de la fête
de la Reine de Belgique.
Fin septembre, cet hôpital fut supprimé. Certains des malades furent renvoyés dans leur
foyer. Je pense qu’il s’agissait de ceux atteints d’une maladie spéciale ou contagieuse. Ceux qui
étaient aptes étaient emmenés en captivité et les grands blessés, comme moi, regroupés au grand
hôpital militaire de Gand. Là, j’étais incorporé dans la salle des officiers où déjà beaucoup étaient
soignés. L’ambiance était mauvaise, le chirurgien pro-nazi, les soins plus techniques mais
insuffisants, la nourriture chiche.
Enfin, le 11 novembre 1940, je passais le conseil de réforme allemand où j’étais déclaré
inapte à la captivité et renvoyé dans mon foyer. Grâce au major de Ledeberg, je pus réunir tous
mes papiers médicaux et radios avec en main un laissez-passer allemand.
Après un court séjour à Waterloo pour former le train de grands blessés, le 20 novembre,
très tôt, nous arrivions à la gare du Nord, à Paris.
Nous étions destinés à certains hôpitaux parisiens mais, assez valide, je me sauvai dans la
bouche de métro toute proche et gagnai la gare de Lyon. Avec mon argent, j’obtenais d’être caché
dans un petit café et me faisais acheter un billet de train pour Lyon. A la ligne de démarcation,
officier grand blessé, muni de papiers allemands en règle, je n’eus aucun ennui.
Arrivé à Lyon, c’était un jeudi, je n’étais pas beau à voir, vêtu d’une vieille tenue belge. Je
trouvai porte close: ma femme étant chez ses parents à Villefranche-sur-Saône. Mais, peu après,
elle me rejoignit chez une de ses soeurs qui habitait la Croix Rousse.
A la gendarmerie, où l’on me croyait mort, j’étais accusé de vol de papiers. Enfin, quelques
jours après, tout étant en ordre, j’étais admis à l’hôpital Desgenette. Après un jour d’examens,
j’étais renvoyé chez nous, mais revenais tous les jours pour traitement: la mécanothérapie me
rendait peu à peu et en partie l’usage de mon bras.

Fin janvier 1941, j’étais déclaré apte à reprendre la vie civile, démobilisé et réformé à 60%
avec « station debout pénible ».
La guerre était finie pour moi, mais mon frère Gilbert la terminait avec un bras en moins et
mon frère Hervé décédait en forteresse après trois tentatives d’évasion, alors qu’il était en pleine
forme.

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14emeregimentdezouaves
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commentaires

Jaeger jacques 14/07/2017 17:51

je suis le petit fils du capitaine Jaeger dont parle le lieutenant Vernet
que j' ai rencontré chez lui en avril 2000.
j'ai publié cette page d'histoire avec mes documents :
http://j2.jaeger.pagesperso-orange.fr/gdpere.html
et je viens d'avoir de nouvelles photos du front avec le 14 Régiment de zouaves

plombier paris 6eme 29/01/2015 22:05

J'apprécie votre blog , je me permet donc de poser un lien vers le mien .. n'hésitez pas à le visiter.
Cordialement

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  • : Le blog du 14ème régiment de Zouaves
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  • : Blog qui cherche à retracer l'histoire de ce régiment durant la campagne de 1939-1940. Régiment dont faisait parti mon grd père. Collecter également informations,photos,objets, contact avec anciens ou leurs familles...
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